Entretien avec Manu Rich : l’équilibre explosif.

Un art vivant, avec Manu Rich la peinture prend tout son sens, à sentir et ressentir in situ, en tête-à-tête avec les œuvres. Sans filtre, sans déformation photographique, car il faut bien dire qu’il faut toucher pour approcher toute l’ampleur de sa peinture, et être à son tour… irrépressiblement touché. Et quand le tête-à-tête se fait avec l’artiste lui-même, on ne peut que partager, voici donc quelques mots échangés avec un artiste passionnant qui expose à la Galerie du Jansanet, jusqu’au 7 mars 2018 à Troyes.

Troyes Couleurs : Manu Rich, considérez-vous que sur vos toiles c’est plutôt une harmonie ou un combat de couleurs ?

M.R.  » Un combat de couleurs, ça voudrait dire que l’on ne sait pas qui va être le gagnant. Je travaille toujours à partir de couleurs complémentaires, elles sont importantes pour moi, elles guident ma peinture. Une harmonie ou un combat, c’est une bonne question mais je dirais plutôt que c’est  la peinture qui est un combat. L’harmonie des couleurs n’est pas quelque chose auquel je pense quand je fais de la peinture, ce qui m’intéresse dans le tableau, c’est l’émotion que je vais y faire passer, le ressenti. Si je commence à réfléchir à la couleur, ça va probablement m’interrompre dans mon processus de pensée. J’ai beaucoup réfléchi à la complémentarité des couleurs au début, en m’intéressant à des peintres comme Robert Delaunay, ou Pierre Bonnard, pour comprendre leurs harmonies colorées, et c’est devenu une sorte de calcul constant plus instinctif. »

T.C. : Et y aurait-il un symbolisme instinctif dans ces couleurs ?

M.R.  » Disons qu’il y a le jaune qui m’intéressait particulièrement à un moment donné, parce que j’estimais que c’était une couleur qui avait été dénigrée pendant longtemps, une couleur qui avait été remplacée par l’or.  Je trouvais intéressant de travailler une couleur dont personne ne voulait au fond, et du coup la complémentaire c’est le violet, et autour du jaune il y a toutes les gammes colorées qui vont aller vers le vert, vers le rouge, vers des jaunes un peu chauds. « 

T.C. Au final il y a une notion d’équilibre un peu explosif entre ces couleurs…

M.R. Oui c’est vrai, et vous savez, je fais un travail autour de la mémoire, la mémoire liée à mon grand-père, à mon père. Et tout a été déclenché par des photographies des tranchées faites par mon grand-père en 14-18, il a fait toute la guerre avec un appareil photo, en passant par la Somme, la bataille de Verdun, et après avoir survécu à la guerre, il est mort à 43 ans des suites d’une grippe espagnole… Mon père a fait la campagne d’Italie, la bataille de Montecassino en 44 et puis le Rhin et Danube, jusqu’en Allemagne, et j’avais aussi un autre grand-père dans l’aviation. J’ai eu leurs histoires, et quelque part c’est possible qu’on retrouve ce combat. La peinture a toujours été un combat. Mais il s’agit plus de mettre en valeur que d’opposer, j’ai besoin quand je regarde ma toile de m’y retrouver. Si tout d’un coup je suis content d’un effet c’est que la toile est vraiment nulle… Si je me dis « Ouah elle est super cette toile ! », c’est peut-être que je me leurre moi-même. J’essaie de faire des toiles qui puissent durer dans le temps. Et donc j’essaie de créer une dimension dans la toile toujours autour d’une trinité : la matière, la couleur, la forme. L’opacité, la transparence, c’est ce qui fait qu’une image n’est pas plate et décorative. On doit avoir l’impression qu’on peut passer le bras dans la toile, qu’il y a un espace derrière, comme ces peintres neo expressionnistes qui collaient des miroirs dans leurs toiles, comme Albert Oehlen, par exemple. Le miroir montre les choses qui sont cachées derrière les choses, on voit cette idée dans Les Ménines de Vélasquez, on voit les personnages sur le tableau qui nous regardent comme si nous étions nous-mêmes le roi et la reine, et qui se reflètent au fond dans un miroir faisant ainsi une mise en abyme, je trouve ça très intéressant.

T.C. Et votre peinture crée cette profondeur dans une abstraction ?

M.R. Ma peinture est figurative, même si elle a l’air d’être abstraite. Je me sers des techniques de peinture utilisées en abstraction, de celles qui sont gestuelles et de projections de matière pour retrouver une forme de vision qui m’est propre, qui est basé sur quelque chose observé dans la nature, sur les impressionnistes, le réalisme…  Alors, pas le même type de profondeur, mais la superposition de couches successives des deux, réalistes et abstraites peuvent créer cet aspect… Je suis un classique au fond !

Manu Rich
Pascal Veysset-Rapaport et Manu Rich.

T.C. C’est un peu une provocation ?!

M.R. Non pas du tout, mais si vous regardez cette toile « The edge of the wood 3 » on pourrait être dans un champ de paille ave une perspective, des arbres qui auraient été rasés au niveau du sol, et là vous marcher dans une petite brume, un petit brouillard… Mais l’histoire de mes tableaux n’est pas intéressante en soi, ce qui compte c’est l’émotion que peut ressentir le spectateur. Je fais une image, non pas pour qu’elle soit comprise, mais pour qu’il y ait des découvertes au fil du temps, que six mois après on puisse voir autre chose, qu’elle soit plus universelle. Je suis capable de faire de l’hyperréalisme en peinture, du portrait, et j’en ai fait pendant longtemps, mais il y a un moment où j’ai voulu sortir de la « technique » pour chercher autre chose de plus stimulant intellectuellement au niveau de la recherche, de la création. C’est une vision que je transcris à partir du réel, derrière l’abstraction il y a une figuration, pour moi c’est évident, il peut y avoir un soleil couchant, avec le ciel, les nuages, et puis après il y a des fantômes, des esprits qui circulent. La mémoire, les souvenirs, ce sont comme des ectoplasmes qui traversent la toile… vivants.

Manu RichPour en voir / en savoir plus :

http://www.manurich.com/

Propos recueillis par Fabien Prost, Troyes Couleurs.

 

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Manu Rich, the explosive balance.

An alive art, with Manu Rich Painting takes all its sense, to smell and to feel in situ, in private with the artworks. Without filter, without photographic deformation, we must point out that it’s necessary to touch to approach all the breadth of his painting, and become in return … irrepressibly affected. And when the private meeting is made with the artist himself, we can only share, thus here are some words exchanged with a rather fascinating artist who exposes to the Gallerie du Jansanet in Troyes, until March 7th, 2018.
Troyes Couleurs: Manu Rich, do you consider that on your paintings it is rather a harmony or a fight of colors?

M.R. A fight of colors, it would mean that we don’t know who is going to be the winner. I always work from complementary colors, they are important for me, they guide my painting. A harmony or a fight, it is a good question but I would say that it is rather the paint which is a fight. The harmony of colors is not something which I think about when I paint, what interests me in the picture, it is the emotion which I am going to make it pass, the felt. If I begin to think about the color, it is probably going to interrupt me in my process of thinking. I thought a lot about the complementarity of colors at the beginning, by interesting me to painters as Robert Delaunay, or Pierre Bonnard, to understand their colored harmonies, and it became after a kind of more instinctive constant calculation.

T.C.: And would there be an instinctive symbolism in these colors?

M.R. Let us say that there is a yellow which interested me particularly at some point, because I considered that it was a color which had been denigrated for a long time, a color which had been replaced by the gold. I found interesting to work a color that nobody wanted fundamentally, and thus the complementary is the purple, and around the yellow there are all the colored ranges which are going to go towards the green, towards the red, towards a little bit hot yellow ones.

T.C. In the end there is a notion of a little bit explosive balance between these colors …

M.R. Yes it’s true, and you know, I work a lot on memory, the memory linked to my grandfather, to my father. And everything was activated by photos of trenches made by my grandfather in 14-18, he quite spent all the war with a camera, via the Somme, the battle of Verdun, and survived the war, and he was 43 years old when he died through the consequences of a Spanish flu … My father did the campaign of Italy, the Montecassino battle in 44 and then the Rhine and Danube, to Germany, and I also had another grandfather in the aviation… I had their stories, and somewhere it is possible that we find this fight. The painting has always been a fight. But it is more a question of emphasizing that to bring into conflict, I need when I look at my painting to find myself there. If suddenly I am satisfied with an effect it is because the painting is missed. If I say to myself « Wow it is great this painting! », it is maybe that I fool myself. I try to make paintings which can last in time. Thus and I try to create a dimension in the painting always around a trinity: the material, the color, the form. The opacity, the transparency, it is what does that an image is not flat and ornamental. We have to feel the impression that we can cross the arm in the painting, that there is a space behind, as these neo- expressionists painters who stuck mirrors in their paintings, as Albert Oehlen, for example. The mirror shows the things hidden behind things, we see this idea in Velasquez’s Las Menines, we see the characters on the picture looking at us as we were ourselves king and queen reflected at the back in a mirror making thus a mise en abyme, I find it very interesting.

T.C. And your paint creates this depth in an abstraction?

M.R. My paint is figurative, even if it seems to be abstracted. I use techniques used in abstraction painting,  of those which are gestural and of projections of material to find a form of vision of my own, which is based on something observed in the nature, on the impressionists, the realism …Then, not the same deep type, but the superimposing of successive layers of both, realistic and abstract, can create this aspect … I am a classical painter !

T.C. It is a little a provocation?!

M.R. Not at all, but if you look at this painting « The edge of the wood 3 » we could be in a straw field with a perspective, trees which would have been shaved at ground level, and there you walk in a small mist, a small fog …But the story of my paintings is not interesting in itself, what accounts it’s the emotion that the spectator can feel. I make an image not to be understood, but so that there are discoveries over time, so that six months later we can see something else, more universal. I am able to make hyperrealism painting, portrait, and I made it for a long time, but there is a moment when I wanted to go out of the « technique » to look for something else more stimulating intellectually at the level of the search, at the level of the creation. It is my vision which I transcribe from the reality, behind the abstraction there is a figuration, for me it is obvious, there is a setting sun, with the sky, the clouds there, and then after there are  ghosts, spirits which circulate. The memory, the reminiscences, it is as ectoplasms which cross the painting … alive.

Manu Rich

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